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22/11/63, la série

Quatre ans après le roman, voici la série télé : produite par JJ Abrams et réalisée par Kevin McDonald, elle apporte un éclairage original sur l’histoire dystopique et nostalgique imaginée par Stephen King.

Comment faire entrer les 934 pages d’un roman fleuve dans sept heures de série télé ? On imagine le casse-tête de la scénariste Bridget Carpenter, à qui JJ Abrams a confié le scénario (même si Stephen King, en tant que producteur délégué, a sûrement eu son mot à dire). Rappelons que 22/11/63, malgré son titre focalisé sur le jour de l’assassinat de John Kennedy, est avant tout une machine narrative à remonter le temps. Et plonge le personnage principal, le professeur d’anglais Jake Epping et ses 35 ans en 2011, tête première au début des années 60.

A ceux qui n’ont pas lu le roman [1] : Stephen King ne s’embarrasse pas d’engin complexe ou de machine biscornue pour passer direct de notre époque à celle de son adolescence (il est né en 1947 et aura 70 ans en septembre prochain). Un petit restaurant aménagé dans un mobile-home, la porte d’un placard obscur, deux marches à franchir à tâtons et nous voici le 21 octobre 1960 [2]. Ne pas chercher à comprendre, se laisser guider.


 

Un changement chromatique

Dans le livre, cette immersion est avant tout visuelle, olfactive, acoustique et gustative. Ce sont par les cinq sens que Jake Epping découvre une époque antérieure à sa naissance, autant dire la préhistoire. Dans la série, ce choc sensoriel est très finement traduit par un changement chromatique. En 1958, les couleurs sont pétantes, les chromes des voitures brillent comme des astres, les vêtements forment un arc-en-ciel de couleurs primaires, même les bruits semblent amplifiés en comparaison de l’époque terne et dépressive d’où vient Jake, c’est-à-dire la nôtre.

La transformation physique du prof d’anglais est elle aussi radicale. En 1960, un inconnu qui arrive dans une petite ville a tout intérêt à passer inaperçu. Et à endosser la panoplie de l’époque : chapeau, costume, cravate, chemise claire et coupe de cheveux sage. James Franco, plutôt convaincant dans un rôle de brave type vite dépassé par la situation (on le serait à moins), doit vite abandonner son T-shirt imprimé, son bouc très XXIème siècle et bien entendu son portable.

La série suit à peu près le déroulé du roman et ne donne pas beaucoup plus de place à l’assassinat de JFK à Dallas. Elle traite au contraire Lee Harvey Oswald comme un personnage relativement secondaire, même si Stephen King adopte curieusement la thèse très controversée du tireur isolé défendue par la commission Warren.

Changer le passé ? N’essayez même pas !

L’essentiel n’est pas là. Il est dans l’impossibilité de changer le passé, avec cet élément nouveau sur ce thème archi rebattu : si vous revenez dans le passé et que vous tentez d’en détourner le cours, ce dernier résiste, contrarie chacun de vos gestes et au besoin pourrait même vous éliminer.

La série joue donc sur la tension permanente entre la prescience de Jake (qui, forcément, connaît la fin de l’histoire) qui se prend au jeu et veut tenter d’éviter l’assassinat du président, et l’impossibilité de changer le passé. Quant en plus ce passé s’incarne dans les traits de Sadie Dunhill, alias Sarah Gadon, la quête de Jake devient carrément impossible. La Canadienne est tout simplement irrésistible de fraîcheur et d’innocence, prête à être dévorée par une époque où l’émancipation féminine est encore une vue de l’esprit.

Racisme assumé, mysoginie asphyxiante

Car, sans doute plus encore que le roman, 22/11/63 ne fait aucun cadeau au prof d’anglais débarqué du siècle prochain. Le racisme assumé, la mysoginie asphyxiante et l’omniprésence du crime organisé contrebalancent largement l’aspect ripoliné et le « c’était mieux avant » sous-jacent dans le récit de Stephen King. Non, le début des années soixante n’était pas une sorte de paradis perdu. Quand Jake croise un gamin qui vient de s’engager dans l’armée, ce n’est pas le fringant militaire dans son costume neuf qu’il voit, mais le futur cadavre ramené du Vietnam dans un cercueil couvert d’un drapeau.

Un mot sur le générique. C’est un petit bijou d’inventivité que JJ Abrams a conçu lui-même, où l’on suit littéralement un réseau de fils rouges qui relient une Lincoln miniature, une fenêtre, des photos punaisées sur un tableau de liège, une pendule et un fusil. Comme si la trame narrative se matérialisait sous nos yeux, avec ses ramifications et ses univers parallèles. Le voici :


 

[1Lire l’article que j’y ai consacré ici : 22/11/63.

[2Deux ans plus tard que dans le roman, qui était calé sur octobre 1958.

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