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Excursions dans la zone intérieure

C’est la deuxième partie des Chroniques d’hiver, parues en 2013. Du haut de ses 67 ans, Paul Auster se retourne sur l’enfant qu’il a été et explore son paysage mental. Très inégal par son contenu foutraque, mais toujours aussi bien écrit.

Le monde est dans sa tête

C’est la suite, ou plutôt le complément des Chroniques d’hiver, par lesquelles Paul Auster, 68 ans, avait entrepris de raconter comment il est devenu ce qu’il est aujourd’hui par l’histoire de son propre corps. Excursions dans la zone intérieure est la version mentale de ce récit à la deuxième personne du singulier, ce « tu » à la place du « jeu » qui instaure un dialogue entre le Paul Auster bientôt septuagénaire et celui qu’il était entre cinq et vingt ans. La clé de ce parti-pris radical et hypnotique, c’est en page 209 qu’on la trouve, au détour d’une maxime brillante et circulaire qu’Auster avait formulée lors de son premier séjour à Paris en 1967 :

Le monde est dans ma tête. Mon corps est dans le monde.

JPEG - 34 koLes Chroniques d’hiver décrivaient la deuxième partie de la phrase, Excursions s’attaque à la première. Comme toujours, il est préférable de ne pas s’attendre à quelque chose de conventionnel avec l’auteur de L’invention de la solitude. Le récit est vaguement chronologique, et si des règles sont fixées au début, c’est pour les transgresser juste après : ainsi, Auster annonce qu’il se limitera à évoquer son enfance jusqu’à douze ans, ce qui correspond au premier tiers du livre, mais il racontera en détail son séjour parisien (à vingt ans) et les lettres qu’il a écrit à Lydia Davis qui deviendra sa première femme (dans le dernier tiers, de loin le moins intéressant).

Entre les deux, Auster se paie aussi le luxe du récit dans le récit dont il est passé maître : ce qu’il avait fait dans la nouvelle Le conte de Noël d’Auggie Wren était une merveille de trompe-l’œil narratif. Là, il renoue avec le genre du film raconté qu’il avait inauguré dans Le livre des illusions (2002), où le personnage principal David Zimmer décrit un film muet de Hector Mann avec une précision telle qu’on est persuadé l’avoir vu nous aussi.

Dans Excursions, il consacre ainsi pas moins de 26 pages à décrire L’homme qui rétrécit (film de Jack Arnold, qu’Auster voit à dix ans en 1957) et, mieux, quarante pages à Je suis un évadé de Melvin LeRoy (1932), que l’auteur découvre à quatorze ans et qu’il connaît désormais par cœur. L’exercice pourrait être fastidieux, et au fur et à mesure qu’on avance, on se dit que ce n’est pas possible, il ne va quand même pas le faire. Eh bien si. Et ça fonctionne.

Car ces deux classiques du cinéma, nous les voyons à travers les yeux du Paul Auster des années cinquante, ou plus exactement à travers la voix du Paul Auster contemporain se mettant dans la peau de l’enfant qu’il était. Car,

En dépit des apparences, tu es toujours celui que tu as été même si tu n’es plus la même personne.

Très inégal dans sa composition, ce livre de souvenirs est loin d’approcher Le diable par la queue ou L’invention de la solitude, deux sommets dans l’œuvre non-fictionnelle d’Auster. On ne voit pas trop ce qu’apporte l’album de 65 pages qui clôt ces Excursions, avec 107 illustrations des films, personnes et lieux évoqués par Auster. Mais on retiendra quelques phrases magnifiques, comme celle-ci :

Qui étais-tu, petit homme ? Comment es-tu devenu une personne capable de penser et, une fois que tu en étais capable, où tes pensées t’ont-elles mené ? Exhume les vieilles histoires, fouille autour de toi pour trouver ce que tu peux, puis élèves les tessons vers la lumière pour les examiner. Fais-le. Essaie.

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